Dessins d’après / Texte d’Alfred Pacquement

Dessins d’après / Texte d’Alfred Pacquement
Leur révélation, au moins en ce qui me concerne, remonte à une étrange exposition dans la chapelle de la Salpétrière, sur le thème insolite du scanner et des crucifixions. Associant les anatomies de Gamelin à des crucifixions modernes, souvent abstraites, Jacques-Louis Binet provoquait des rencontres riches de sens. Buraglio y prenait au pied de la lettre la contradiction apparente entre un thème classique et la peinture contemporaine. Il accrochait côte à côte des entrecroisements de fenêtres conformes à ses oeuvres du moment, fragments où la découpe du verre insiste comme une ombre portée en répétant la structure cruciforme, ainsi qu’un grand dessin conçu d’après la montée au calvaire du Tintoret. Recours au sujet, écart vis-à-vis de l’abstraction, surprenaient d’autant plus que Buraglio était de ceux qui avaient un temps milité pour une imagerie politique, puis en avait pris courageusement ses distances pour, après une longue interruption, réintroduire la picturalité à partir d’une collecte d’objets trouvés simulant le tableau: châssis, fenêtres… Que quelques années à peine après être revenu à la peinture, il bouscule ainsi l’ordre établi avait de quoi surprendre. Nul n’évoquait à l’époque la résurgence de la figure, qui devait bientôt susciter tant de débats. Et là n’était bien sûr en aucune façon le souci de Buraglio. Son regard se tournait vers la peinture du passé qui avait nourri sa réflexion, autant que les fragments du quotidien remplissaient ses compositions abstraites. Pourquoi les unes auraient-elles renié l’autre alors qu’elles se situaient d’évidence dans une même tradition picturale? Mais en dépit de nombreuses mises en garde, il reste d’usage d’opposer les adeptes d’une représentation à ceux qui proclament l’absence d’image. Les fluctuations des modes récentes (Figuration libre – nouvelle abstraction) conduisent une fois encore à une telle dichotomie. Quelques artistes pourtant osent associer les deux genres, comme autrefois l’on peignait des paysages et/ou des natures mortes. Parfois, ils saisissent avec acuité les interrogations de leur époque. On en voit chez Gerhard Richter le brillant manifeste, annonçant la peinture des années 80 qui cultive le mélange des styles et le mariage des contraires ce que l’on admet au nom d’une démarche conceptuelle est plus difficilement toléré dès lors qu’il s’agit de picturalité au premier degré. Buraglio n’est pourtant pas seul de son espèce. Quelques exemples viennent vite à l’esprit, il y en a sûrement beaucoup d’autres: les dessins qu’exécute depuis toujours Ellsworth Kelly, fleurs et portraits où quelques traits de crayon occupent l’espace de la feuille aussi intensément qu’un champ coloré; les tauromachies de Claude Viallat qui expriment les formes en mouvement et l’adhésion si profonde à une coutume qu’elle déborde sur la pratique de l’art. Mais si là il s’agit de respirations, au côté de l’oeuvre essentielle, Buraglio parvient à intégrer complètement les dessins figuratifs aux autres composantes de son travail: emprunts à la peinture et à son histoire, emprunts à la rue, aux objets trouvés, à un ami peintre dont les chutes ou les fonds de tableaux sont réemployés, la démarche reste la même. On pourrait multiplier les points communs entre les deux genres, tant il est vrai que les Dessins d’après ne sont pas n’importe quels dessins d’après modèle. Leur support, le papier calque, est translucide et cassant, comme le verre. La structure linéaire, aboutissement d’une série de croquis où sont délaissés les effets de profondeur au profit de tracés simplifiés, est schématisée à l’extrême, abstraite en quelque sorte. Ne subsistent de la peinture d’origine que (les traits qui concourent à former l’Image), processus qui n’est pas éloigné de celui consistant à extraire un tableau d’une croisée de fenêtre. Ce mélange des genres, qui se poursuit dans d’autres séries comme les Planches où des croquis d’après nature sont associés à des découpes de couleur, est particulièrement significatif d’une oeuvre qui ne prend pour point de départ nu1le idéologie de système. Peu à peu, Buraglio a osé transgresser quelques tabous modernistes, ce que reflètent les titres des séries récentes: Métro – Della Robbia… Il n’est de forme, si abstraite et dépouillée soit-elle, qui ne prenne son sens que par le regard qu’elle suppose sur l’histoire de la peinture. Pour la série des «Saintes Victoires de Z», il réemploie les chutes d’un travail précédent, de grande ampleur, destiné à l’architecture. Pour une fois, ce sont les propres reliquats des peintures, comme il y a plus de vingt ans avec les Agrafages, qui nourrissent la matière même des assemblages. En répétant inlassablement le contour de la montagne immortalisée par Cézanne, en associant souvent deux formes superposées comme si l’une reflétait l’autre, Buraglio donne une capacité picturale à quelques traits de crayon de couleur qui, en d’autres circonstances, n’auraient pu se suffire à eux-mêmes. Comme quelques plaques d’émail récupérées suffisent à évoquer, presque sans le vouloir, d’autres moments de l’histoire de l’art.
La fusion se fait ainsi, en une sorte d’évidence, entre la figure et son absence, les Saintes Victoires exprimant dans leur schématisation extrême, l’équilibre entre la mémoire d’une forme et sa réinsertion dans un contexte contemporain.
Alfred Pacquement