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Textes sur PB

TEXTES SUR BURAGLIO

"68 à l’encre rouge" / texte de Luc Chatel parut dans TMC, en mai 2008.

Pierre Buraglio reçoit dans un petit salon de la Galerie Marwan Hoss, où il expose. Nous sommes entre Concorde et Palais Royal, dans une rue dérobée qui se jette dans Rivoli, ses arcades à touristes et à vison, au cœur du Paris Grand Luxe. Pas vraiment l’univers d’élection du peintre. Silhouette fine, barbe légère, des yeux planqués derrière de grands verres, il disparaît presque dans son fauteuil en toile. Commence un récit qui prendra fin trop vite. Pierre Buraglio a épousé la deuxième moitié du siècle dernier dans ce qu’il a eu de plus flamboyant, créatif, révolté. Pierre Buraglio est catholique et communiste (et forcément… il est abonné àTC). « Je n’ai jamais été aussi chrétien que lorsque j’étais marxiste léniniste », lance-t-il en riant, à charge pour l’interlocuteur de faire la part entre provocation (un peu) et sincérité (beaucoup). Pierre Buraglio ne cherche pas à justifier un passé militant que tant d’autres dénigrent aujourd’hui. Il le raconte avec fidélité. Pas très médiatique tout ça, en ces temps de glorification de la traîtrise et du reniement. Alors on l’entend peu sur les mass media. Pourtant, il fut l’un des acteurs incontournables de Mai 68. Ses pavés étaient en papier et ses barricades en lettres rouges.
Reconnu par la critique
Pierre Buraglio a été l’un des fondateurs et animateurs de l’atelier des Beaux-Arts, à Paris, qui réalisa ces fameuses affiches que l’on voit reproduites aujourd’hui dans toutes les parutions célébrant 68. Le peintre Gérard Fromanger fait office de porte-parole du groupe. On l’entend un peu, lui, sur quelques stations de choix. Cette année-là, Buraglio n’était plus un étudiant. Il avait 29 ans. Son travail de peintre était déjà reconnu par la critique. Et son engagement bien affirmé. « Je viens d’un milieu catholique bourgeois. J’ai été pris dans un engrenage politique qui s’est accéléré avec les événements de l’époque. J’aurais pu prendre d’autres voies. » Il adhère à l’Union des étudiants communistes. Avec deux temps forts : la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, puis l’opposition à la guerre du Vietnam. Comme beaucoup à l’époque, il est fasciné par la Chine. « Je ne vais pas chercher ici à faire le tri entre ce qui pouvait être juste et ce qui relevait de l’erreur, ce n’est ni le lieu ni le moment, je voudrais juste souligner qu’à l’époque, les principes énoncés par Mao étaient évocateurs, et rejoignaient en partie ma foi catholique : il invitait à la révolte, proclamait que les derniers seraient les premiers, remettait en cause son propre appareil et appelait les plus démunis à prendre les postes de commande. »
Quand arrive mai 1968, il s’installe donc avec des étudiants et des peintres à l’école des Beaux-Arts. Grâce à la technique de la sérigraphie, ils vont pouvoir produire les affiches à la chaîne, avec peu de moyens. « Environ un million. Beaucoup ont été volées. Certaines décorent sans doute des salons bourgeois aujourd’hui. C’est lamentable, et triste. » L’atelier comptera jusqu’à une trentaine de participants. « Il y avait une générosité assez remarquable : des personnes issues de la bourgeoisie comme moi se mettaient au service d’ouvriers qui venaient de toute la France demander des affiches. J’ai gardé en mémoire un souvenir très fort, l’arrivée des sardinières de Concarneau. Elles ont débarqué là un beau jour et nous ont raconté leurs conditions de travail. Elles étaient toute la journée dans de l’eau de saumur jusqu’à mi-cuisse. »

Cocos et anars
Une assemblée générale se réunissait tous les soirs, les propositions d’affiches épinglées sur un fil, et le choix se faisait à l’issue d’une discussion. « Il y avait deux tendances politiques parmi nous. Les communistes et les anars. Nos divergences se retrouvaient dans le choix des affiches. Par exemple, celle qui caricature le Général De Gaulle, et qui proclame “ la chienlit, c’est lui ”, ne me plaisait pas. Elle est efficace et drôle, mais pour moi, le Général De Gaulle restait l’homme de la Résistance. C’était sacré. »
Le principe, maintenu en vigueur jusqu’à aujourd’hui par les membres de l’atelier, est celui de l’anonymat. Les affiches ne sont pas signées. Pierre Buraglio ne pourra s’empêcher pourtant, en nous montrant l’une d’elles publiée dans TC, de préciser « je crois que celle-ci, c’est ma femme qui l’a faite ». Quand le mouvement retombe, il ressent un grand vide, une tristesse. Et fait un choix radical, l’usine. « Comme artiste, j’étais en porte à faux avec la doctrine léniniste, l’art au service du peuple. » Il devient receveur sur rotative à Bayard presse. « Bayard repêchait des paumés, des marginaux. J’ai bossé avec un type qui avait fait dix ans de centrale pour meurtre. »
La galerie doit fermer, la conversation s’arrête. Tout ce que l’on sait, c’est que Buraglio a repris ses pinceaux, que les révolutions ont passé et que ses passions paraissent intactes. Cette exposition, il l’a dédiée à Roger Vailland…



PIERRE BURAGLIO / texte de Gilles Aillaud

Depuis qu'il a commencé à faire des tableaux, Buraglio a toujours cherché à rendre présentes des opérations en acte. De même que Brecht voulait que les décors d'un spectacle fassent voir la machinerie qui montre au spectateur qu'il est au théâtre, Buraglio montre que les tableaux sont des produits d'un certain travail, le travail de peindre, ou, si l'on veut, d'une certaine pratique, la pratique picturale. Ses tableaux montrent de quoi ils sont faits, comment ils sont faits, et ils le montrent comme pendant le temps de leur fabrication, montrant ainsi la fabrication elle-même. La logique de cette entreprise est aujourd'hui bien connue: contre la vision humaniste qui met en scène dans le cadre de la perspective classique une représentation du monde, la mise en évidence d'une activité opératoire productrice d'un certain objet. Contre l'oeil de l'esprit, la main qui travaille. Contre l'idéalisme rétrograde et réactionnaire, le matérialisme progressiste et révolutionnaire. l'affaire semble claire et cependant, une fois de plus, on enjambe allègrement les difficultés. Dans la mesure où le tableau montre qu'iJ est un produit, il n'énonce qu'une unique vérité générale: qu'un produit est un produit, un processus un processus. Il n'a pas de visage, il n'est pas différent d'un autre tableau. Il n'a même pas besoin d'exister, et il n'existe pas. Pour avoir un visage qui le distingue de son voisin il doit devenir une individualité, il doit dans un certain sens cesser d'être produit pour devenir chose. Une chose différente d'une autre chose. lorsqu'il devient une chose, en lui s'effacent les traces de l'activité opératoire qui l'a produit. Il est projeté dans la présence, et cette présence lui donne un certain pouvoir. Ce pouvoir est le pouvoir de montrer. Que montre le tableau? Naturellement il montre lui-même. Il s'exhibe. Mais en s'exhibant il fait voir quelque chose. Montrer est toujours transitif. Montrer c'est montrer quelque chose. Se montrer, c'est montrer aussi autre chose que soi-même. Ou, si l'on préfère, se montrer c'est montrer soi-même transitivement, c'est-à-dire comme autre que soi-même. Montrer ou faire voir quelque chose ne veut pas dire représenter quelque chose. Cela veut dire convoquer la réalité objective dans laquelle chaque chose occupe une place et non une autre, une plal P non interchangeable mais pas nécessairement déterminée, une place précisément qui serait à déterminer. Convoquer, mettre en question et tenir en suspens sont identiques. Convoquer, c'est-à-dire appeler, court ainsi le risque d'avoir l'air de tenir à l'écart. Convoquer c'est aussi rassembler. On comprend la difficulté: plus les tableaux de Buraglio «s'identifient à leurs constituants matériels, plus leur réalité physique renvoie à la réalité physique du monde extérieur; plus ils sont des écrans sur lesquels «celui qui regarde se cassera le nez dessus», plus ils parlent de l'ouverture; plus ils sont muets, plus ils se réfèrent à la parole; plus leur silence manifeste une «apparente indifférence à l'Histoire», plus ce silence peut être revendiqué comme subversion. En bref, chacun de ces tableaux qui voudrait ne renvoyer qu'à soi-même rassemble le monde. Buraglio le sait très bien et le dit clairement lorsqu'il écrit: (la peinture devrait maintenir le regardant dans une dépendance telle qu'il soit contraint à regarder la peinture pour voir les choses mêmes du monde» . À ce point opposer dire à ne rien dire ne marque pas une différence beaucoup plus profonde ou beaucoup mieux pensée que l'opposition entre «figuration» et «non figuration». Un tableau ne peut pas véritablement dire et en même temps ne peut pas ne rien dire. (Rien !) n'est pas rien. De même l'opposition entre (image d'une chose) et «chose » ne tient pas longtemps. Pas plus qu'un discours, un tableau n'est une chose. Plus un tableau cherche à être discours ou image, c'est-à-dire relation, description, représentation, etc., et non pas chose, plus il bute contre la matérialité de sa propre réalité physique. Plus il cherche à être une chose, plus il se heurte à l'implication, dans cette chose qu'il est, des relations qu'ont les hommes entre eux, les hommes avec les choses, les choses entre elles, etc. Tout tableau est comme enfermé dans son ouverture même à la réalité objective.

Gilles Aillaud


OBJETS PATHÉTIQUES / Texte de Marc Le Bot

Il existe des objets pathétiques auxquels on ne saurait donner un nom. Peut-être même l'émotion est-elle toujours antérieure à la reconnaissance de ce qui émeut. Si cela est vrai, c'est sans doute la raison de l'étrange attrait que les objets et collages de Buraglio exercent. Cet attrait est ambigu. Ainsi certains de ces objets sont constitués d'éléments qui sont à la fois voisins et opposés. Buraglio ramasse des encadrements de vieilles fenêtres sur des chantiers de démolition. Illes scie, il en garde l'angle droit formé par deux éléments de bois et il y fixe un rectangle de verre bleuté. Le bois de la fenêtre est un débris; le verre est une surface unie et lumineuse. le rugueux s'oppose au lisse, le sale au propre, la matière poreuse à la transparence. Mais les deux éléments, carreau et fenêtre, s'appellent nécessairement. Alors le regard bascule, il est entraîné un peu plus avant que cette opposition des indissociables. Ainsi, du point de vue de la peinture, les débris de bois ramassés sur un terrain vague ne sont pas insignifiants. La fenêtre et son encadrement sont de très anciennes métaphores du tableau et de son cadre. Quant aux rectangles de teinte unie, enserrés dans les barres à angle droit, alignés sur le mur de la galerie, c'est Mondrian et la célèbre photographie de sa chambre à New York. La proximité d'autres objets, sur les murs voisins, entraîne plus loin encore. Ici, ce sont des patchworks d'emballages de Gauloises bleues. Là, ce sont des collages sous plastique d'enveloppes bleues elles aussi, du type de celles qui portent une fenêtre transparente pour que s'y lise l'adresse. Si bien que soudain les obsessions font surface. l'angle droit et les carreaux de couleurs pures, mais aussi les déchets de bois et les papiers chiffonnés, tout cela relève chez Buraglio d'une ascèse des formes et des matières, d'un désir du «presque-rien» et du n'importe quoi. Mais par bonheur, au coeur de la démarche ascétique, surgit l'image obsédante. Comment réprimer le désir de fenêtre ouverte sur une couleur bleu ciel?

Marc Le Bot


LES VRAIS SEMBLANTS DE BURAGLIO / texte d'Yves Michaud
(comme une manche retournée)

Il n'y a rien de moins grandiloquent que les opérations par lesquelles Pierre Buraglio produit ses peintures - on dit volontairement peintures pour ces objets qui ne sont pas des objets, car toute leur énigme est là. Il s'agit de peu de choses sur des matériaux peu arrogants, qu'il faut beaucoup de minutie et de souci patient pour faire sortir de leur existence anonyme, au fil d'une activité discrète et constante, attentionnée et attentive. Il y a ces boules de ruban adhésif récupérées chez le carrossier qui s'en servait de maskingtape pour délimiter les couleurs. le peintre se borne à les défaire et à en disposer les fragments entre deux feuilles de plastique transparent. Ou bien il a mis de côté paquets de cigarettes, enveloppes d'avis bancaires, emballages divers pour les introduire dans des collages ou en faire des compositions fragiles. Il peut aussi raturer au crayon de couleur, avec persévérance, au jour le jour, des listes de choses à faire, des pages de notes ou d'aide-mémoire, ou des extraits de journaux. Ou encore il a juxtaposé des croquis fugitifs, des extraits de publicités et des papiers hétéroclites qu'une couleur, une découpe, un grain singularisent. Et puis, il y a ces fenêtres ou fragments de fenêtre, repris et retravaillés, peu ou beaucoup, mais toujours discrètement, peu de choses en somme mais dans la continuité d'une occupation et d'une appropriation où la vie de peintre et la vie tout court s'identifient. Une fabrication se poursuit et, à force de constance, en récupérant et redirigeant les matériaux vers, non pas un autre usage _ il n'y a pas d'usage esthétique - mais vers un autre ordre d'existence, elle change tout. Ce ne sont plus des objets, ce sont des peintures - et pourtant il n'y a rien de peint.
De cette réinflexion des choses, de ce changement de registre et de mode d'existence, l'art contemporain a donné de multiples exemples, et considérables: les papiers collés, les ready-made, les différentes sortes de collages et de montages en peinture ou en sculpture. Les démarches de Buraglio ont leur propre nuance: il a sa manière à lui de dévier. Ses minutieuses et multiples opérations sur les objets excluent d'emblée la référence au ready-made. Ces enveloppes qui, à bien y réfléchir, après coup, après vision, ne sont que des enveloppes, sont d'abord des papiers découpés. De même pour paquets de cigarettes, bandes adhésives, fragments de publicités, petits bois et impostes de fenêtres: toutes ces choses ne sont plus vraiment elles-mêmes. Un fragment de fenêtre ne devient pas peinture à la manière dont Duchamp transformait une roue de bicyclette en sculpture; cette fenêtre est directement, immédiatement, une peinture. Sans démonstration ni analogie, sans opération conceptuelle, Buraglio cherche en fait à mettre devant l'évidence de l'objet, devant la chose même - qui n'est pas une chose. L'évidence de l'objet, la chose-même et pourtant de la peinture-sans qu'à proprement parler il y ait ce qu'on appelle peindre. Le paradoxe estaussi réel que difficile à aborder. Il s'agit en effet toujours de se tenir et de se maintenir en ce point tremblant, hésitant et précaire où l'objet n'est plus lui-même sans que pour autant il acquière la transparence du signe qui se nie lui-même. Gilles Aillaud l'a dit avec bonheur: plus les tableaux de Buraglio «s'identifient à leurs constituants matériels, plus leur réalité physique renvoie à la réalité physique du monde extérieur; plus ils sont des écrans, plus ils parlent de l'ouverture) (1). Entre la matérialité de l'objet et l'imaginaire de la référence, entre la réalité de l'imaginaire et l'immatérialité de l'objet, en un point d'hésitation et de basculement où l'objet n'est plus lui-même et la peinture présente de n'être qu'évoquée: tel est le lieu et aussi bien le non-lieu que Buraglio cherche à occuper. Depuis le début. Il a commencé en effet dans une sorte de volonté de littéralité, de volonté de réduction de la peinture à elle-même, à ce qui est effectivement donné à voir, «pas l'image de quelque chose, une chose», «sans proposition ni interposition», disait-il en 1967. Dans les conditions tant politiques qu'esthétiques de l'époque, un tel projet ne pouvait pas se satisfaire d'un simple passage de la figure à l'abstrait. L'abstraction de l'École de Paris ne manquait en effet ni de propositions ni d'interpositions. 1/ fallait que la peinture devînt vraiment une chose, qu'elle fût réduite à la surface, une surface qui manifesterait sans médiation le peintre et le fait de peindre. Un peintre lui-même oblitéré et neutralisé dans la pratique mécanique d'une peinture décentrée du sujet, "délocalisée" pour reprendre un terme de Simon Hantaï qui dit bien une part importante de sa leçon d'alors comme d'aujourd'hui. Dans les Recouvrements ou les Agrafages (1965-67), avec le badigeonnage de préalables picturaux ou l'assemblage quasiment machinal de morceaux de toiles déjà peints, Buraglio ne cherchait pas à démontrer que la peinture n'est rien d'autre qu'un objet matériel, des constituants, des couleurs, une surface recouverte, des juxtapositions de formes: il voulait plutôt créer «une situation de silence inhérente au tableau», confronter le regard à cet espace sensible de la peinture auquel tient toute l'expérience qui peut en être faite. On ne peut certes prédire les biographies que rétroactivement - ce qui est un des charmes de la prédiction comme du sens de l'histoire —, mais, d'une certaine manière, d'emblée tout était là. Cette situation de silence, silence du recouvrement pictural et du peintre suspendant toute expressivité, ne signifiait nulle recherche d'un degré zéro de la peinture, nulle démonstration de matérialité. Elle tentait plutôt de renvoyer à la caractéristique de la peinture d'être un écran, une opacité, une surface de résistance visuelle qui arrête et immobilise le regard sur elle-même et aussi bien sur ce qu'elle propose en s'interposant. Ni proposition ni interposition, disait-il: parce que le paradoxe de la surface peinte est d'être les deux à la fois, elle-même et ce qu'elle propose, elle-même et la négation de soi, matérialité et immatérialité. Peut-être n'y a-t-il effectivement que le silence pour être aussi palpable et impalpable. Le tableau me dit soi-même et son évidence irrécusable est en même temps son opacité, son intercalation entre moi et le reste des choses, sa captation aussi violente que calme - tendue - d'attention. Au fond la peinture requiert toute l'attention sur rien. Ce n'est évidemment pas politique. A l'époque ça l'était encore moins. 11 se pourrait bien, comme Lénine, Staline et Jdanov le savaient eux parfaitement, que ce le fut au contraire très radicalement: comme îlot de résistance et écran justement. Tout dépend du sens où va l'histoire... Cet écran de la peinture, il est évidemment dans les Recouvrements par badigeons, et l'on sait que les badigeons servent à faire taire les dissonances et discordances, à neutraliser les disparités et différences à partir desquelles s'instaure un jeu de signes. Il était encore dans les Camouflages de 1968, avec cette réduction supplémentaire que le camouflage venait en quelque sorte camoufler le badigeon lui-même, dissimuler une opacité qui elle-même avait commencé par recouvrir un divers de peinture. Ces pièces, radicales jusqu'au malaise, entreprenaient de montrer un écran et rien d'autre, de rendre visible un lieu où il n'ya rien à voir, pas même les irisations et différences minimales d'un monochrome, mais seulement les puissances du visible. Il s'agissait de donner à voir une absence ou un silence chargé. Paradoxalement, cette fin de non-montrer de la peinture (comme on dit qu'une démarche bute sur une fin de non-recevoir), n'était pas destinée à montrer un
rien. Il s'agissait, en camouflant les effets et jusqu'à ce qui les camoufle, de neutraliser inlassablement l'objet peinture (2). Cette démarche fut une des plus radicales du temps' le camouflage y signifiait la disparition de la disparition, Il n'est guère étonnant qu'à travers ces démarches successives d'occultation, cette froideur de production obstinée à gommer l'expression après avoir gommé les significations, cette volonté presque mortelle de retour à la chose-même et au silence de la peinture, cette mise à nu de l'objet peinture, Buraglio n'ait pu déboucher que sur la mutité pure et simple. À force de vouloir faire taire les signes et le sujet, il ne restait plus qu'à ne plus parler et à ne plus peindre: «II s'agit de montrer qu'une telle peinture bute sur le mur qu'elle s'est dressée. IL est temps d'arrêter» aurait dû dire un texte de Buraglio préparé pour l'exposition ("Dossier 68"). Il refusa même de dire cela. De la figure peinte à son recouvrement, du recouvrement au camouflage, la logique n'avait pas cessé d'être irréprochable, mais c'était celle d'une exténuation et d'une disparition. Buraglio n'a jamais dissimulé qu'il y eut ainsi un trou dans sa vie de peintre, un arrêt. Quel qu'ait pu être le poids des raisons politiques, on voit de toute manière mal comment cette radicale réduction de la peinture à elle-même, qui posait déjà assez de problèmes formels, aurait pu s'articuler à une action historique, sinon comme résistance et retrait, c'est-à-dire au fond refus d'articulation. C'est pourquoi lorsqu'au nom aussi d'une certaine idée de l'urgence politique, il déserta la peinture pour aller «s'établir» dans une imprimerie, il ne faisait que prendre acte de cette absence d'articulation et suspendre des problèmes formels qu'il avait menés à un point quasiment de non-retour (3). Pas tout à fait quand même; c'est bien ce qui lui permit de recommencer. Curieusement, lorsqu'il revint à la peinture, les Châssis de 1974-76 pouvaient sembler prolonger l'ascèse et presque l'exacerber, si l'on ne voyait pas quelle avait été la radicalité des Camouflages antérieurs. A réduire la peinture à sa pure objectivité, Buraglio semblait en venir à la rendre transparente: de l'écran, il passait à son signe métonymique, le châssis; l'objet se dénudait encore un peu plus, jusqu'à ne plus être qu'une structure transparente. Très logiquement - car il n'y a rien de plus logique que les travaux de la quotidienneté -, Buraglio allait du blanc camouflé à du nylon transparent tendu sur châssis et badigeonné, manière de maintenir l'écran en laissant transparaître l'articulation. Pour en venir ensuite à des châssis décorés ou à de doubles châssis accolés et décalés l'un par rapport à l'autre. Dans une atmosphère picturale à l'heure de la déconstruction, il n'était pas aisé de voir qu'il ne s'agissait pas seulement de l'aboutissement d'une réduction, mais qu'un jeu recommençait à être possible. Le fait décisif et lisible en clair était pourtant que l'écran avait été percé et que, réduite à sa plus simple expression matérielle, la peinture pouvait à nouveau convoquer quelque chose au-delà d'elle et de sa propre objectivité. Ces châssis étaient devenus des fenêtres, l'écran était devenu transparent. C'est pourquoi ces fenêtres n'avaient rien de démonstratif; elles ne venaient pas mettre en évidence, pour le cas où nous n'aurions pas compris, que la toile tendue est la structure de la représentation perspectiviste du monde vu comme à travers une fenêtre - puisqu'une fenêtre est non seulement un autre terme pour châssis, mais signifie aussi le cadre réticulé dont se servaient les peintres et les dessinateurs «pour réduire les figures du grand au petit et du petit au grand». Il ne s'agissait pas d'achever la déconstruction du tableau, elle était déjà allée à son terme avec les Camouflages : c'est plutôt sa construction qui recommençait. L'objet peinture qui avait été impitoyablement réduit à lui-même devait désormais échapper à la réification, jouer de nouveau, convoquer et évoquer le monde et les choses comme peinture. Et ce n'était possible que parce qu'il ne s'était au fond jamais agi de le réifier. Buraglio avait voulu d'abord ramener à l'expérience nue de la peinture, à la violence calme de ce face à face autour de rien. Il lui fallait maintenant déloger le regard de l'objet mais sans qu'il s'échappe complètement. La chosemême devait devenir peinture sans abandon de l'immédiateté de l'écran: elle devait devenir tout à la fois matérielle et immatérielle. Cet équilibre paradoxal tient de l'alchimie: comment en quelque sorte être là sans être là, comment exister sans être nulle part ni quelque chose ?
Buraglio a commencé par métonymiser le châssis-fenêtre: pour le déréaliser, mais aussi pour ne plus l'ouvrir sur la seule profondeur. Le châssis ou la fenêtre, vide ou vitrée, restait trop aisément identifiable et trop transparent. À la fois il bloquait trop le regard et le laissait trop passer. Le recours au fragment, à des formes et des tailles diverses entend prévenir une identification qui doit se faire après coup comme dénégation de l'oeuvre : ce n'était après tout qu'une fenêtre. l'image vient la première mais sa déflation est imminente et pendante. les fragments préviennent plus encore la prégnance d'un espace fermé et centré, fermé sur lui.même et détaché de l'espace d'exposition et du mur d'accrochage. Il faut qu'une fuite soit possible en même temps que l'appréhension d'un espace de référence. longtemps, et pas seulement chez Buraglio, la dénonciation portait sur la contradiction un peu trop simple entre l'espace illusoire de la représentation et celui où se donne la matérialité de l'objet. De plus en plus, il s'agit d'avoir les deux à la fois: l'espace réel de l'imagination et celui tout aussi réel de l'existence de l'objet comme chose parmi les choses. C'est pourquoi ces fenêtres en apparence toutes simples sont aussi travaillées. Elles sont à la fois plus vraies que nature et plus fausses que nature, telles qu'elles n'ont jamais existé en réalité. En elles la peinture est plus vraie que l'objet. Leur vrai-semblance est leur faux-semblant. Restent en équilibre instable la réalité de l'illusion et l'illusion d'un objet réel qui est là sans l'être. Le paradoxe en est presque informulable : le réel est une image - sans faire irrémédiablement défaut. D'où les opérations minutieuses de Buraglio pour en marquer la matérialité partielle et, pour ainsi dire, virtuelle. Les équerres qui ont pu renforcer les battants, ou les traces qui en subsistent après anatomisation, seront soulignées, rehaussées; les gonds restants décapés pour être mieux visibles. Le passage quelquefois d'une couche de peinture blanche vient réunifier le fragment, le refermer sur lui-même en le rendant plus nommable. Mais il rend aussi lisse et neuf un objet trop réel comme reste, rebut, trop prégnant comme chose, pas assez léger. Au fond, toutes les marques de Buraglio ne cessent de défaire ce qu'elles font. Ces retouches et reprises qui rematérialisent l'objet en font aussi quelque chose de travaillé, dont la réalité est devenue un artifice. Surtout, il y a la couleur et le verre. A ses fragments de battants, d'impostes et de petits-bois, à leurs couleurs décrépies, fatiguées, ou à la neutralité du blanc, le peintre ajoute des verres aux découpes et couleurs choisies, presque calculées tant il y a là de précision. Découpes tantôt proportionnées à un dessein de quasi-figuration avec une justesse qui gouverne l'effet esthétique de son exactitude impérative, ou bien plus irrégulières, en arabesques ou éclats. Les couleurs viennent elles aussi du dehors: transparences ou dépolis des vitres ordinaires, bleus, verts ou orangés du verre étiré, ténuité blanche de l'opaline, bleus et verts très profonds du verre soufflé. Avec les mêmes jeux d'effets doubles: ces fragments de verre sur des fragments de fenêtres en font un peu plus encore des fenêtres alors même que couleurs et découpes annulent cette objectivité. Ces bleus sont les bleus du ciel ou d'une mer, ces verts ceux de paysages, ces orangés une lumière chaude.
Ainsi déterminées, reprises, réorientées, ces fenêtres deviennent de véritables compositions picturales. Pas directement des paysages mais plutôt des abstractions, des structures de paysage ou, mieux, des propositions de paysages. Rien n'y manque: ni la fenêtre et son cadrage, donnée comme métonymie d'elle-même, ni les citations colorées, ni le jeu des découpes, des proportions, du dessin; mais tous ces éléments sont aussitôt repris en main, ramenés à l'objet et au matériau par la réalité d'un masticage, d'une peinture écaillée, le choc du minium sur une équerre ou la trace d'une crémone déposée. l'objet n'est ni complètement présent ni complètement nié: il est entre chose et signe, double, partagé: quasi-peinture et quasi-objet. le regard ne peut se fixer ni sur lui ni au-delà de lui mais juste autour, juste derrière, dans une sorte d'incertitude et de va-et-vient. Ces pièces accrochées au mur sont en relief, juste en avant de lui et ce qu'on peut voir à travers elles, ce n'est pas le mur mais leur ombre portée qui devient comme leur halo ou leur auréole d'existence. Ce qu'il y a à voir est juste derrière, juste dessus: entre les deux. Il y a là comme une fausse transparence, qui est celle aussi du papier calque bleuté pour lequel Buraglio a toujours eu une prédilection particulière, que ce soit dans ses travaux ou pour la présentation de ses catalogues. Celle aussi du bleu du ciel, la couleur de l'air et de sa transparence. Dans ces jeux, il en va, bien sûr, toujours de l'écran: transparent et opaque à la fois, comme ces verres soufflés et ces opalines qui retiennent la lumière en ne la laissant que partiellement filtrer. Écrans à regarder sans qu'il y ait rien à voir, sinon au-delà d'eux une image à peine esquissée, plutôt l'idée, la forme, l'eidos d'un paysage qui ne sera jamais là. De l'écran au châssis, du châssis à la fenêtre, de la fenêtre à la peinture: c'est le parcours inverse d'une déconstruction de la peinture, celui d'une reconstruction dont on comprendra mieux qu'elle entraîne maintenant Buraglio à réesquisser des figures, à faire des croquis, tout en prenant bien soin de les entourer de déjà-là, déjà-fait, de tout ce trouvé déjà peint qui les empêchera de basculer dans la seule image. On peut maintenant en revenir aux matériaux de cette peinture sans peinture. On les a dits redirigés, réorientés, transportés dans un autre ordre d'existence. Mais l'ordre des opérations matérielles dissimule en fait la vraie logique de cette démarche. Buraglio ne cherche en effet nullement les suggestions des matériaux, ce qu'ils pourraient lui inspirer. Il est temps de voir qu'il s'empare de certains objets pour les transformer en peintures à partir d'un concept, très précis, de l'expérience picturale comme confrontation et affrontement du regard à un espace qui le capte et en même temps le laisse traverser vers un imaginaire. Ce qui n'était pas de la peinture mais emballage, fragment de fenêtre, journal, enveloppe, en devient par l'assujettissement à des rapports déterminés: le non.peint devient du peint, le réel devient du faux semblant encore plus vrai que nature et aussi faux que peinture. L'objet devient ainsi ce lieu de contradictions réglées que toutes les démarches de Buraglio visent à obtenir: un tissu fragile de paquets de cigarettes mais aussi bien un papier découpé, des enveloppes mais aussi bien des fenêtres azur, du scotch de carrossier mais aussi bien des chevrons de couleurs, des fenêtres mais aussi bien des schèmes de paysage.
Dans un texte de Henri Matisse roman, consacré aux papiers découpés de Matisse et intitulé Le de découpé (t. Il, p. 281 sq.), Aragon a abordé cette métamorphose du non-peint en peint par la seule imposition d'un rapport exact proprement pictural. Alors, dit-il, que dans la peinture traditionnelle, l'artiste part de zéro, du blanc, du vide, dans le collage (et Aragon prend bien soin de préciser: dans le collage cubiste, pas dans les collages dada, pas dans les collages qui se bornent à l'objet collé), le non-peint est un point de départ de la peinture qui se trouve finalement incorporé à la peinture, acclimaté en elle, si bien que l'objet réel non peint semble peint. La pensée du peintre prend le pas sur l'objet initial et devient plus vraie que le faux semblant de la réalité: «C'est-à.dire que le trompe-I'oeil s'est renversé: l'espace peint, la pensée du peintre a pris le pas sur l'objet initial; l'objet réel, emprunté au monde extérieur semble peint. Il y a toujours faux semblant mais comme une manche retournée demeure une manche» (pp. 282-283). C'est exactement de cette manière que chez Buraglio du papier coloré devient le ciel découpé et des fenêtres en morceaux des paysages imaginaires. Ce qui compte ici, comme le dit Aragon, c'est le découpage, c'est.à-dire la manière de trancher, de délimiter et de mettre en rapport, la manière de prendre des éléments dans une relation exacte et rigoureuse. Ce n'est pas l'exactitude tranchante des travaux de Buraglio qui le démentira. Et ce qu'il y a à voir, ce n'est certainement pas le ciel mais le ciel découpé, c'est-à-dire le ciel tel qu'en la peinture il se trouve pris, approprié, tel qu'il se trouve acclimaté: tel qu'il se trouve peint - dans la chose-même qui donc n'est pas une chose. Il faut se méfier des matérialistes.
(1) Buraglio : Écrans, 1964.1976, catalogue ARC 2. (2) le camouflage chez Buraglio subsiste dans son recours au raturage pour peindre: raturer, dissimuler des significations et en même temps faire marque, juxtaposer des formes et passer des couleurs en suivant les indications d'une composition extrinsèque, étrangère. On peut rêver à cet égard sur Ie fait que parmi Ics sens du mot "châssis" l'on touche à la cryptographie et signifie le carton percé d'ouvertures de distance en distance, à travers lesquelles on écrit les mots d'un message secret en intercalant ensuite entre ces mots dispersés qui contiennent le secret des mots insignifiants. Réveraussi sur cet autre lait que parmi les sens du mot "fenêtre" l'un désigne un espace blanc d'un texte, qu'on laisse pour le remplir plus tard. (3) Il faudra un jour envisager comment une génération a pu prendre ses problèmes esthétiques et théoriques pour des problèmes politiques.

Yves Michaud

Extraits de : Buraglio. Musée National d'Art Moderne, Centre G. Pompidou 1982



Cher Pierre Buraglio / Jean Hélion (Lettre)

Merci de ce nouvel envoi de votre catalogue, cette fois-ci bien reçu. Oui, j'aimerais voir votre atelier et causer plus longuement avec vous de votre entreprise. Commencer la peinture sur une base réelle au lieu de conventionnelle. Il y a d'une part une idée et de l'autre un fait (rapport). Le premier problème est de les faire coïncider, s'identifier. Le second de les faire croître, comme la graine dans son milieu. Pousser. C'est-à-dire jusqu'au fruit suivre le peuple de la vie. C'est à dire, d'oeuvre en oeuvre refaire l'histoire du monde. Finalement c'est ce que l'on a tous envie de faire. On échoue bien entendu. On se coince et peut-être qu'on se met à considérer qu'une étape contient toutes les autres. Vous recommencez, fortement; je crois pourtant reconnaître une phase où je suis bien conscient d'être passé. Du reste dans la plupart de mes tableaux apparaît quelque part un signe de cette phase. Un fragment de cet état initial et à partir de là, un développement de forme en forme, de qualité en qualité jusqu'à l'image complète dans laquelle j'ai pour ma part besoin que se reflète et s'éclaire le monde: celui de tous, le quotidien, le naturel. Est-ce bien là baratin complaisant ? Avez-vous l'impression que je saisis bien votre démarche. Gilles dans son excellente préface la définit d'une façon que je crois comprendre. . L'opposition abstrait/concret dans laquelle on se complaît abusivement n'en est pas moins réelle. Toute peinture véritable commence au même point: naissance d'un conflit de formes, de valeurs et de qualités, définis dans un état matériel. Mais l'art abstrait se confinera dans la proximité de ce commencement. L'autre en décollera, ira vers le développement, l'existence et n'y perdra peut-être. L'art habituel, bien évidemment avait perdu ou distendu tous liens avec le premier état de la peinture, sa base, sa réalité. C'est sûr et il est bon de recommencer la manoeuvre à la base, comme je crois que vous le faites. Mais il fut ensuite définir toute l'envergure de la peinture qui est une aventure parallèle à la vie. Selon moi bien entendu. Enfin je joue, depuis 50 ans, à parcourir la distance entre un point et l'infini, entre le jeu de deux lignes qui se croisent, et l'ondulation de la foule autour de l'horizontale d'un étal (marchés) entre "l'idée et les sensations premières", et l'état dernier de la pensée et de l'expérience: le monde quoi. Mais est-ce clairement dit ou me suis-je encore perdu parmi les mots ?

Bonnes amitiés.
Hélion


 

DESSINS D'APRÈS / Alfred Pacquement

Leur révélation, au moins en ce qui me concerne, remonte à une étrange exposition dans la chapelle de la Salpétrière, sur le thème insolite du scanner et des crucifixions. Associant les anatomies de Gamelin à des crucifixions modernes, souvent abstraites, Jacques-Louis Binet provoquait des rencontres riches de sens. Buraglio y prenait au pied de la lettre la contradiction apparente entre un thème classique et la peinture contemporaine. Il accrochait côte à côte des entrecroisements de fenêtres conformes à ses oeuvres du moment, fragments où la découpe du verre insiste comme une ombre portée en répétant la structure cruciforme, ainsi qu'un grand dessin conçu d'après la montée au calvaire du Tintoret. Recours au sujet, écart vis-à-vis de l'abstraction, surprenaient d'autant plus que Buraglio était de ceux qui avaient un temps milité pour une imagerie politique, puis en avait pris courageusement ses distances pour, après une longue interruption, réintroduire la picturalité à partir d'une collecte d'objets trouvés simulant le tableau: châssis, fenêtres... Que quelques années à peine après être revenu à la peinture, il bouscule ainsi l'ordre établi avait de quoi surprendre. Nul n'évoquait à l'époque la résurgence de la figure, qui devait bientôt susciter tant de débats. Et là n'était bien sûr en aucune façon le souci de Buraglio. Son regard se tournait vers la peinture du passé qui avait nourri sa réflexion, autant que les fragments du quotidien remplissaient ses compositions abstraites. Pourquoi les unes auraient-elles renié l'autre alors qu'elles se situaient d'évidence dans une même tradition picturale? Mais en dépit de nombreuses mises en garde, il reste d'usage d'opposer les adeptes d'une représentation à ceux qui proclament l'absence d'image. Les fluctuations des modes récentes (Figuration libre - nouvelle abstraction) conduisent une fois encore à une telle dichotomie. Quelques artistes pourtant osent associer les deux genres, comme autrefois l'on peignait des paysages et/ou des natures mortes. Parfois, ils saisissent avec acuité les interrogations de leur époque. On en voit chez Gerhard Richter le brillant manifeste, annonçant la peinture des années 80 qui cultive le mélange des styles et le mariage des contraires ce que l'on admet au nom d'une démarche conceptuelle est plus difficilement toléré dès lors qu'il s'agit de picturalité au premier degré. Buraglio n'est pourtant pas seul de son espèce. Quelques exemples viennent vite à l'esprit, il y en a sûrement beaucoup d'autres: les dessins qu'exécute depuis toujours Ellsworth Kelly, fleurs et portraits où quelques traits de crayon occupent l'espace de la feuille aussi intensément qu'un champ coloré; les tauromachies de Claude Viallat qui expriment les formes en mouvement et l'adhésion si profonde à une coutume qu'elle déborde sur la pratique de l'art. Mais si là il s'agit de respirations, au côté de l'oeuvre essentielle, Buraglio parvient à intégrer complètement les dessins figuratifs aux autres composantes de son travail: emprunts à la peinture et à son histoire, emprunts à la rue, aux objets trouvés, à un ami peintre dont les chutes ou les fonds de tableaux sont réemployés, la démarche reste la même. On pourrait multiplier les points communs entre les deux genres, tant il est vrai que les Dessins d'après ne sont pas n'importe quels dessins d'après modèle. Leur support, le papier calque, est translucide et cassant, comme le verre. La structure linéaire, aboutissement d'une série de croquis où sont délaissés les effets de profondeur au profit de tracés simplifiés, est schématisée à l'extrême, abstraite en quelque sorte. Ne subsistent de la peinture d'origine que (les traits qui concourent à former l'Image), processus qui n'est pas éloigné de celui consistant à extraire un tableau d'une croisée de fenêtre. Ce mélange des genres, qui se poursuit dans d'autres séries comme les Planches où des croquis d'après nature sont associés à des découpes de couleur, est particulièrement significatif d'une oeuvre qui ne prend pour point de départ nu1le idéologie de système. Peu à peu, Buraglio a osé transgresser quelques tabous modernistes, ce que reflètent les titres des séries récentes: Métro - Della Robbia... Il n'est de forme, si abstraite et dépouillée soit-elle, qui ne prenne son sens que par le regard qu'elle suppose sur l'histoire de la peinture. Pour la série des "Saintes Victoires de Z", il réemploie les chutes d'un travail précédent, de grande ampleur, destiné à l'architecture. Pour une fois, ce sont les propres reliquats des peintures, comme il y a plus de vingt ans avec les Agrafages, qui nourrissent la matière même des assemblages. En répétant inlassablement le contour de la montagne immortalisée par Cézanne, en associant souvent deux formes superposées comme si l'une reflétait l'autre, Buraglio donne une capacité picturale à quelques traits de crayon de couleur qui, en d'autres circonstances, n'auraient pu se suffire à eux-mêmes. Comme quelques plaques d'émail récupérées suffisent à évoquer, presque sans le vouloir, d'autres moments de l'histoire de l'art. La fusion se fait ainsi, en une sorte d'évidence, entre la figure et son absence, les Saintes Victoires exprimant dans leur schématisation extrême, l'équilibre entre la mémoire d'une forme et sa réinsertion dans un contexte contemporain.

Alfred Pacquement.

Textes extraits du catalogues Centre d'art Contemporain CREDAC

 

 

 

 

 

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