Oeuvres majeures
Imprimés
Bâtiments
Bio
Biblio
Textes
Livres
Agenda
Geleries
Contact
Document sans nom

PAYSAGES, MARINES


L'HORIZON, C'EST LA PEINTURE!

Juillet 1991, exposition "Figure et Paysage", Galerie Jean Fournier.

Généralement, deux bandes rectangulaires horizontales qui prennent tout l'espace du tableau, lui-même encadré (le cadre faisant partie du "tableau"). Petits ou moyens formats. Le matériau: divers - toile, châssis, métal, jean, bois... Techniques mixtes. Ensemble bleu (bleu gris, blue jean, bleu marine) : la mer, miroir du ciel - le ciel, "profondeur plate" J. Clay, cité par P.B.). Ou ensemble dont la partie inférieure est une surface verte, et parfois une palette usagée, épaisse et rugueuse: quelque chose du relief de la terre, origine de la couleur (au propre comme au figuré). Une telle division n'est pas sans rappeler celle qu'effectuait Rothko.
Ici une Marine, là un Paysage, retiennent davantage l'attention: la ligne d'horizon, où ciel et mer, terre et ciel se rencontrent, et qui, précisément, divise, équilibre le tableau, y intervient comme un troisième rectangle, parfois plein (une toile, une planche), mais surtout vide; un rectangle vide, qui laisse voir le mur, le mur derrière le tableau, le mur auquel est adossé le tableau. A la division plein/plein se substitue alors la tripartition plein/vide/plein - le vide comme entre-deux, interstice où s'introduit... quoi ? Le mur, qui intervient cette fois au-dedans même du tableau, en devient un élément constitutif... ? L'air, qu'aucun paysage peint ne peut rendre... ? Le tableau n'est plus un fauxsemblant, un trompe-l'oeil, une fenêtre dans le mur. Non! Le tableau, par cette ligne d'horizon, dans cette ligne d'horizon, est montré en tant que tel. L'horizon, c'est la peinture! L'horizon, littéralement la limite, c'est-à-dire ce à partir de quoi il y a: la peinture est présente, ici, encore, comme la condition de possibilité du tableau, de tous les tableaux ou peintures. C'est par le manque, le vide en lui, que le tableau a lieu. Il y a le ciel et la mer, il y a la terre et le ciel - mais c'est une peinture: une MARINE, un PAYSAGE !

Marines ou Paysages: Buraglio s'introduit délibérément dans l'un des genres les plus académiques que la tradition ait produit, pour dire que là aussi (là surtout ?) il n'est jamais question que de la peinture, et rendre explicite ce que les peintres du passé voyaient déjà.

15 février 1992, exposition "Buraglio d'après...", Amiens, Fonds régional d'Art Contemporain de Picardie.

"Répétition. Cela ne signifie pas la réitération uniforme du toujours identique, mais au contraire: chercher, ramener, engranger, recueillir ce qui, en retrait, s'abrite dans l'ancien."

Martin Heidegger, Acheminement vers la parole.

Mai 1992. visite de l'atelier .
Au fond, c'est le même souci, la même opération que les Caviardages, les Camouflages, etc. : faire face à la peinture - mais sur un tout autre mode: par le vide au lieu du plein, par la trouée, l'ouverture, au lieu du recouvrement. Un mode plus grave aussi, car il s'introduit dans ces Paysages et ces Marines un dialogue plus direct avec la peinture, la tradition picturale. Comme dans les Dessins d'après..., il y a simplification des signes du dialogue, Buraglio décape encore un peu, ôte les analogies (les "emblêmes", dit G. Lascault) dont pouvaient s'encombrer encore les titres mêmes des séquences précédentes (Fenêtres ou Métro-Della Robbia, par exemple), le silence se fait davantage. Ainsi, quoi de moins analogique, de moins emblématique, que le titre (au singulier) de l'exposition de 1991 chez Jean Fournier, où l'on vit pour la première fois ces Paysages et ces Marines : "Figure et Paysage" ?
Parfois, le rectangle (ou le carré) qui "figure" le "paysage" ou la "marine" est déporté dans le coin supérieur le plus souvent gauche du "cadre", du "tableau", tandis que l'espace restant aussi encadré est vide. Cela est fait selon le même plan que deux assemblages "pleins" de 1988, Veduta 1 et Veduta 2, en toile montée et tôle émaillée, un carré de tôle noire, verso des Metro, étant dans un cas enchassé, dans l'autre vissé sur le coin supérieur gauche de la toile.
La veduta nomme traditionnellement la "reprise" picturale de la fenêtre quand, le système perspectif maîtrisé, celle-ci cesse d'être la métaphore du tableau pour devenir un simple élément de la représcntation, "servant à renforcer la profondeur et le pouvoir d'illusion de la peinture. La séparation entrc l'art et le reste se trouve ainsi naturalisée." Q.C Lebcnsztejn, "Les textes du peintre", in Critique, n° 324, "Henri Matisse").

Mais la veduta est aussi l'un des lieux privilégiés du long questionnement matissien sur la peinture et son horizon (sa limite), Que l'on regarde, par exemple, La Desserte Rouge, de 1908, ou l'Intérieur au rideau égyptien, de 1948, et la place de la veduta que "cite" Buraglio (*) mais également la Porte-fenêtre à Collioure, de 1914, où d'une part l'illusion est donnée par le volet, suggéré par quelques traits à gauche, la perspective en bas à droite et la balustrade, au centre, à peine visible dans la nuit profonde, et où d'autre part le "représenté", ce sur quoi ouvre la porte-fenêtre-cadre, est uniformément rendu en noir - lumière noire, ou comment atteindre l'équilibre limite entre la peinture et le "représenté" - le reste ou elle-même...
Le rappel emblématique de la veduta par Buraglio ne diminue en rien le silence évoqué plus haut: au contraire, la veduta s'impose comme un élément majeur de la méditation sur la peinture et son rapport au reste ou à elle-même de la Renaissance à Matisse, Elle conjugue planéité, frontalité (Matisse: "il faut avoir le sentiment de la surface.., Regardez Cézanne: pas un point dans ses tableaux qui s'enfonce ou qui faiblisse..,") avec représentation, illusion.
Dans ces Paysages et ces Marines il s'agit en effet d'en finir avec l'illusion (frontalité appuyée par le rapport du tableau au mur, par le matériau écran: acier, plexiglas, formica..,) et, en même temps, de forcer l'illusion, de la travailler, de l'investir, de l'habiter. De l'occuper, de la maîtriser - de la montrer. Ainsi un Paysage, de 1990, en tôle galvanisée (le ciel - "de l'électricité dans l'air") en toile de camouflage (donner l'illusion de la terre avec quelque chose fait d'emblée pour illusionner, pour tromper), Ainsi une Marine, de 1992, en védute, toile peinte en bleu pâle pour la partie supérieure qui figure le ciel, sable et liant vinylique pour la partie inférieure, la ligne d'horizon, papier chiffon collé et peint sur une largeur d'environ un centimètre, étant bleu outremer. Montrer l'illusion et non pas donner l'illusion (ce qui fut le pouvoir et l'adresse d'un art qui, imitant la nature, alla jusqu'à produire les raisins de Zeuxis que même les oiseaux, paraît-il, venaient picorer).En assemblant matériau et couleur pour composer l'illusion, Buraglio montre l'illusion dans sa littéralité. Et en laissant parfois vide le reste de l'encadré, il souligne un peu plus combien la védute a pu concentrer ce pouvoir d'illusion. C'est ainsi, au pied de la lettre, que Buraglio interprète la peinture et son histoire. Indice, encore, de cette orientation, la référence ancienne, l'hommage même, à Aillaud ou à Hélion ("J'apprécie le chemin à rebours d'Hélion", P.B, Écrit entre 1962 et 1990, ENSBA, 1990, p. 80), Hélion selon lequel la dichotomie entre l'abstrait et le figuratif ne résulterait peut-être que d'un problème de modulation du rapport à l'origine, au commencement (*).
Pour Buraglio, la présence de ces peintres fut comme une stimulation pour se sortir des excès démonstratifs, voire scolaires, de l'abstraction (Support-Surface, par exemple) et "répéter" la question de la peinture, de ce que c'est que peindre. Ici et maintenant répondre de la peinture du passé, voilà qui relève d'une attitude générale, non dénuée de loyauté, à l'égard de la peinture et de son histoire - et où il ne s'agit pas, Buraglio aime à le rappeler (Ecrit..., p. 63 et p. 73), d'esthétique mais bel et bien d'éthique.

Dominique Saatdjian .

(*)
Paysage, de 1991, dont la Veduta reprend celle de l'intérieur au rideau Egyptien Védute au palmier, à gauche dans l'Intérieur de Matisse, elle passe à droite dans le Paysage de Buraglio. Réflexion ? Reflet ? En tout cas, souci de littéralité dont témoigne l'usage du plexiglas qui recouvre la védute - mais aussi la déborde amplement comme pour mieux signaler l'illusion.

Texte extrait du catalogue Pierre Buraglio
Centre D'arts contemporains, Orléans, 1993

 

d PDF
 
Sommaire