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MASQUAGES

Qu'il montre, qu'il cache, qu'il recouvre, qu'il camoufle, un même souci anime l'artiste : faire fond. Commencer par établir un fond, par limiter le champ visuel. comme un rappel à l'ordre matériel des choses :un espace à peindre est d'abord une surface plane, bidimentionnelle, sans perspective ni ligne de fuite. Un fond où l'on bute, et sur lequel, dans un même mouvement, on s'appuie - pour faire quelque chose. Longtemps après les "Camouflages", au déhut des années 80, ce souci, désormais intégré comme opération de peinture, se manifeste cncore, dans les "Masquages". C'est un matériau pauvre, ordinaire, qui donne son nom à cette suite: le ruban de masquage dont les chutes ont été glanées derrière des peintres qui s'en étaicnt déjà servi. Ces chutes de matériau usagé se présentent comme des boules compactes de couleurs, dans lesquelles il faut tirer des rubans, comme on défait une pelote de laine. «Tel Pénélope (la ruse en moins), je défais pour faire. » La peinture nourrit la peinture, se dévorant et s'engendrant en même temps. Dévoration matérielle, mais aussi spirituelle. Derrière les Masquages, il n'y a pas que les poubelles des peintres et des carrossiers d'automohiles. Il ya aussi l'histoire de la peinture, ancienne ou récente . Et ici, dans le champ de vision le plus immédiat - la Galerie .fean Fournier - il y a les toiles exécutées par Sam Francis entre 1965 et 1969 : les White Ring ou Sail painting. Un espace blanc, encadré par des bandes de couleurs qui courent le long des bords, comme si elles étaient tout à la fois attirées et repollssées par ce centre vide. Les rubans, soit pris au hasard, soit selon parti pris préalablement adopté - monochrome ou bicolore - soit posés sur une feuille de calque, presque le long de ses bords, ménageant ainsi un cadre dans le champ, circonscrivant un vide qui prend désormais valeur de plein. Ce vide / plein, non-peint, est fait d'un calque qui a été préalablement mouillé, et qui, en séchant, s'est rétracté et légèrement opacifié. Ainsi, les rubans encadrent-ils une sorte de blanc, que parfois ils biffent, lorsqu'un ruban supplémentaire, placé entre deux angles, vient scinder la surface deux triangles. Parfois, encore, Ies Masquages sont dits pleins (ils sont alors sur papier journal ou sur altuglas, lorsque les ruhans, au lieu d'indiquer le vide, viennent le remplir, jusqu'à faire écran. Vide ou plein, néanmoins les Masquages, sorte de Fenêtre en calque, bute sur le mur. La transparence n'y est qu'un leurre, ouvrant sur un fond plus opaque encore. Le calque, translucide sinon transparent, est accroché au plus près du mur dont le blanc, par contact, vient envahir l'espace vide et le nourrir de sa matérialité. La transparence comme Ie titre sont autant de pièges à regardeurs. Les Masquages ne masquent rien, si ce n'est l'artiste lui-même, qui avance masqué derrière la discrétion de ses oeuvres. Les Masquages ne montrent guère plus qu'ils ne cachent: juste un « il y a ténu comme l'épaisseur d'une feuille de calque. Façon de faire un "ne rien dire" une simple indication.

 

Extrait de : Buraglio/Pierre Wat, éditions Flammarion.

La superposition matérielle d'un cadre, seule ou avec croix intérieure de couleur (d'adhésif ou ruban de masquage) va limiter un champ visuel, tracer une fenêtre sur une fenêtre. Le cadre produit un espace optique et tactile qui va suggérer et démentir l'illusion intérieur-extérieur... le paysage -le front à la vitre. L'ceil bute de l'intérieur vers l'extérieur et vice-versa. » L'enjeu est haptique pour que l'reil qui longe, quand il dérape, rencontre alors le vide de façon plus tranchante, comme en chute libre, un peu comme si toutes nos sensations tout à coup se taisaient, comme si notre mémoire faisait défaut. Ce qui constituait le parergon matériellement, sémantiquement, fait alors ceuvre, mais le fait en regard du vide, au milieu du silence. L'aspérité des ceuvres conspire en somme à ce que nous dérapions, dévissions avec une lente violence vers l'abîme supposé. La structure est alors ontiquement matière. « Parvenir à la remontée du blanc - vide/plein jusqu'à la couleur qui avance vers notre cei1-, premier acte du credo. » La peinture doit combler sans pour autant nier le vide; à la kénose succède, semble-t-il, une front alité volontaire qui empêche la chute libre tout en nous gardant le vertige. Il faut imaginer un tour de l'abîme qui ne soit pas un cercle, il n'y a pas je crois de tondo dans l'ceuvre de Pierre Buraglio, le vide ne saurait être enfermé (il est vrai que la forme de l'être nous a toujours semblé être ronde. Ici il semble qu'il ne puisse être encerclé). La perspective par le vide du vide creuse les perspectives réelles de la tabula rasa, en l'invisible élan où l'ceil s'enfonce, le vide de la perspective n'ajoute rien au visible réel dans la mesure où il le met en scène. Le visible s'émancipe de toute vision perspectiviste en se réappropriant son invisible, en se plaçant en quelque façon à sa frontiêre. Il ne saurait être question alors que l'ceil s'enfonce. Son épuisement sera de tension de résistance, de côtoiement. L'effort semble être alors tout entier pour tenir derrière la vitre, le cadre, la fenêtre, la porte, les portes, la dimension tant redoutée.

Extrait de : Buraglio / Alain Bonfand, éditions la Différence

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